Le dictionnaire d'artistes de marine



 

ART ET PORTS 

Le port, plus encore que le rivage, est la charnière entre l’homme et la mer. Ports de commerce ou de pêche, c’est un lieu de vie, de départ et de retour, tant de tristesse que de gaité et d’espoir. La mer omniprésente, les ambiances multiples, l’esthétique des bateaux, la lumière particulière du bord de mer, tout est réunit pour faire du port un lieu idéal d’inspiration pour l’artiste.

 On trouve des représentations de ports dignes de ce nom dès la fin du 16ème siècle avec (Jan et Pieter Brueghel ) (voir la très fameuse Chute d’Icare et le port que l’on aperçoit). Si le port lui-même n’est pas le sujet principal, il fournit le décor à la scène.

 

 

Le XVIIème va fournir une grande moisson d’œuvres, et on peut même dire que c’est par les ports que va commencer la peinture de marine.  Au risque de dire une évidence, les artistes ne connaissent alors de la mer que les ports. Ils reçoivent des commandes pour décrire un événement : arrivée d’un Prince, embarquement d’un autre… et la encore le port n’est que le cadre de cet événement.  Exception qui confirme la règle, Claude Gellée dit le Lorrain , se distinguera ici sur deux points. En effet le sujet principal des ses œuvres est le port tandis que les évènements qui l’habite sont imaginaires (« Le départ d’Ulysse », «  L’embarquement de la Reine de Saba » … ).  Il recompose des marines dites « idéales ». Il ne cherche pas à représenter la nature comme elle est mais comme elle devrait être.

 Au cours du siècle, le style va progressivement évoluer et les artistes vont se concentrer sur le port en lui-même, l’événement devenant accessoire. Il faut peut-être voir là l’influence des commanditaires, riches marchands ou édiles locaux.  Au Pays-Bas, Abraham Storck, outre ses batailles et tempêtes fit ainsi de nombreuses vues de ports tout à fait imaginaires. En Italie, Venise fut et restera pour toujours une source sans fin d’inspiration, pour les italiens (les Vedutes de Canaletto, Guardi…) mais aussi pour les artistes du monde entier.

Au 18ème, l’évènement-prétexte de l’œuvre jusque là, a pratiquement disparu. Tant en France qu’en Angleterre, les commandes viennent des Royautés désireuses de montrer leurs richesses et leurs gloires. La plus connue est certainement celle que reçue par Joseph Vernet et qui durera de 1753 à 1763. Sur les 24 tableaux commandés par le roi Louis XV seul 15 d’entre eux seront réalisés.

« Il est décidé que Vernet sera chargé de peindre tous les ports de France »
                                                                      27 Septembre 1753, Journal des décision du Roi Louis XV. 

 

Mais en 1763, Vernet rentre sur Paris. En effet l’épuisement du peintre et de sa famille, l’épuisement des fonds du Trésor Royal à cause de la guerre qui gêne aussi la réalisation des ports bretons et du Nord ( qui n’inspire pas Vernet d’ailleurs…) marque la fin de la série des ports de France. C’est Nicolas Ozanne qui quelques années plus tard terminera cette série (les port de Bretagne et du Nord de la France), dans un style bien différent.

Si le début du 19ème siècle voit encore quelques commandes classiques ( Morel-Fatio…), celles-ci s’estompent et laisse la place aux créations d’artistes qui commence à peindre ce qu’ils veulent et non ce qu’on leur demande de peindre. Les moyens de transport vers la  côte se développent et transforment les bords de mer en lieux de villégiature.
Dans tous les pays d’Europe, le rail se termine au port. Les artistes y installent leurs chevalets, et découvrent deux sources d’inspirations, le port et les rivages aisément accessibles.

Par ailleurs, l’engouement pour le bord de mer n’est pas qu’artistique et les citadins viennent se ressourcer près de la mer. C’est le début du tourisme ! Un véritable atout pour les artistes qui se retrouvent en contact direct avec leur clientèle potentielle. Bien évidemment, les petits ports de pêche, désuets et romantiques attirent plus de monde que les grands ports commerciaux, plus tristes et sales, au moins jusqu'à la révolution industrielle.

 

Les ports font partis des sujets de prédilection de Corot et de l’école de Barbizon, en particulier Charles François Daubigny, qui les représentent emplis de petits navires. Dans la peinture naturaliste, les ports sont des sujets idéaux pour vanter le travailleur, notamment le pêcheur, figure romantique par excellence, subissant les mers déchainées et le dur labeur. Gustave Doré en 1869, exécute des scènes portuaires de Londres, presque étouffantes tellement les élément humains du port se bousculent, et où on y retrouve l’horreur du vide. À contrario, Whistler dans sa composition, joue avec le contraste entre les zones vide et celles à fortes densités.

 La Côte Normande fournit à Jongkind les motifs nécessaires à son inspiration : L’entrée et les quais de Honfleur en particulier. Il ouvre la voie aux impressionnistes avec une grande liberté de touché et de forme.

Les impressionnistes tissent un lien particulièrement fort avec ce milieu, la mer est pour eux synonyme d’espace et de liberté, chère à leur expression artistique.
En 1872, Claude Monet peint une vue du port du Havre : «  Impression, Soleil levant ». C’est à son insu que le critique d’art Louis Leroy  fût à l’origine du nom du très célèbre mouvement artistique qui s’en suivi. En effet, se voulant malveillant envers l’exposition, il écrivit :

 

 

« Que représente cette toile ? Impression ! Impression, j'en étais sûr. Je me disais aussi puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression là-dedans »

                                                                                               Louis Leroy,  Expositions des Impressionnistes, le Charivari, 25 Avril 1874

Les impressionnistes étaient nés. Le port et ses alentours, où l’homme lutte continuellement avec les éléments, restera un sujet important pour eux, Monet le premier. A Bordeaux,Eugène Boudin , dématérialise les quais, et préfère mettre en avant les voiles que les humains. Pour Pissaro, la foule, la vie sur les quais, le ciel changeant, et la mer toujours miroitante forment l’essentiel tandis que  pour Signac, néo-impressionniste, l’homme est toujours absent de ses vues de ports. Il faut aussi mentionner le français Felix Ziem(1821-1911) qui fut un des plus productifs sur le thème de Venise.

De l’autre coté de la Manche, les artistes britanniques sont très certainement les plus prolifique du 19ème siècle, et les ports qui émaillent toutes les côtes de l’Angleterre, sont le sujet le plus abondamment traité. Le port de Londres, à lui seul, est l’objet de milliers de peintures ( Claude T Stanfiels Moore, Frank William Scarbrough…) de même que son estuaire dans un contexte économique florissant ( Charles Dixon, Thomas Bush Hardy…). Bien évidement, on ne peut pas ne pas citer Joseph Mallord William Turner.

En Hollande, Reinier Nooms signe Zeaman. Il a peint en plus des batailles et des portraits, des scènes de chantiers navals, et des opérations de réparation, sujet inhabituel et d’intérêt historique. Citons bien évidemment Johan Barthold Jongkind. Outre Atlantique, avec l’essor gigantesque du commerce maritime au 19ème, se produit  le même phénomène qu’en Angleterre : William Bradford, Edward Moran, William Lionel Wyllie, Robert Salmon et bien d’autres dépeignent l’ambiance de New York, Baltimore, Boston…

Au 20ème siècle, tant le pittoresque des petits ports que les chantiers maritimes, le coté industriel que la vie, restent des points d’intérêt  pour certains d’entre eux. Les fauves utilisent des couleurs vives et pures, sans égard pour celles de la réalité : Henri Matisse et Alain Derain (1880-1954) peignent la plage en rouge, les phares et les mats en bleu…
Les peintres de l’école du Havre, Braque, Friesz, Dufy s’attardent sur les quais du Havre, affirment leurs couleurs et leurs dessins, projettent la proue vers le spectateur… c’est une source que de nombreux peintres de ports utilisent encore actuellement.
Albert Marquet, passant sa vie dans les ports d’Europe, s’inspire de la vision de Monet dans « impression Soleil levant » et réduit toutes les structures  à l’essentiel pour ne conserver que l’atmosphère ambiante. Il conserve toutefois les éléments modernes : cargos, grues, trains…

Dans le style cubiste, citons André Lhote et  le port de Bordeaux, sa ville natale, qu’il ne cessera de passer au crible lors des ses différentes phases artistiques. 

 

De nos jours, ce thème reste un sujet de prédilection pour beaucoup d’artistes, notamment des  amateurs. De grands noms sortent pourtant de la foule des artistes actuels, s’étant assez spécialisé dans ce thème des ports, tels l'anglais John Stobart, le canadien d’origine tchèque Dusan Kadlec…